"Dis-moi, tu lis quoi, l ? me demanda le peigne un jour.
- Ho a ? _Le livre d'un homme seul_. C'est d'un chinois cette fois. Ca change des livres japonais.
- Si a parle d'un clibataire et de sa condition, a doit pas tre folichon.
- Non non, 'seul' n'a pas le sens de clibataire ici. Cet homme a eu de nombreuses aventures et a t mari. Non, c'est une histoire la fois terre--terre, triste, et sans tristesse.
- Je peux pas lire, tu peux me donner un passage ?
- "L, les condamns taient ligots de la tte aux pieds et sur l'ctriteau qui pendait sur leur poitrine tait inscrit en caractres noirs leur nom et ce dont ils taient accuss, une croix l'encre rouge barrait leur nom, on les tranglait avec un fil de fer qu'on serrait autour de leur cou, leurs yeux taient exorbits, c'tait la dernire rtouvaille du pouvoir politique encore plus rouge : on empchait les condamns de crier avant l'excution, dans l'autre monde, ils ne pouvaient mme pas esprer devenir des martyrs. (...)La famille qui voulait rcuprer le corps du condamn devait au pralable payer cinq mao pour la balle qui avait servi l'excution ..."
- Encore une fiction lambda.
- Le problme, c'est que c'est ce qui se passait (et se passe peut-tre mme encore) en Chine. Ce livre, c'est l'autobiographie de l'auteur. Un livre droutant. Tu sais, j'avais lu il y a quelques annes le livre de Primo Lvi, 'si c'est un homme'. Lui, il racontait les camps de concentrations au jour le jour. Horrible. Un livre court, pas plus de 150 pages, parce que l'horreur de l'holocauste est dure supporter. L, la terreur rouge est plus difficile palper. Et l'auteur tait clairement rticent raconter son livre. Il l'crit comme il pourrait le raconter devant une assemble. Tu te sens proche de lui.
- C'est pas vraiment comparable, les camps nazis et la chine communisme.
- Non, tu as raison. Mais l, c'est une chelle inimaginable. On ne sait mme pas combien sont morts sous le rgime de Mao. Les gens vivaient dans une peur incroyable. Le protagoniste (l'auteur donc) fuit constamment, ou plutt se cache, et malgr cela, doit constamment fuir pour chapper la mort. Une mort qu'il n'a pas mrit, comme pour beaucoup. Si tu ne pensais pas "rvolutionnaire", alors tu tais contre. Et mme en tant rvolutionnaire, tu pouvais encore tre contre. On forait la delation, il y avait la queue pour dnoncer son voisin. Simplement parce que si l'on ne dnonait pas, on devait cacher quelque chose, et on tait pris pour un contre-rvolutionnaire.
- Une sorte de cercle vicieux quoi.
- Le plus droutant, c'est que tu trouves a horrible en lisant, mais l'criture est limpide, et finalement, tu ne ressens pas de sentiment de tristesse, ou quoi que ce soit. Ce que je constate, c'est que j'en suis 450 pages sur 550, et je me dis que quand je l'aurai fini, j'aurai peut-tre perdu un compagnon, en quelque sorte.
- Et pourquoi il crit, lui ?
- Pour lui, pour se librer d'un poids qu'il a sur le coeur, que sais-je. Disons qu'une femme lui a propos de le faire, et qu'il raconte. Mais pas pour dnoncer. Il ne se veut pas un justicier. Parce que ce n'est pas son rle.
Le pire, c'est que ce livre, vu comme il est crit, on croirait que toi, moi, n'importe qui aurait pu l'crire. On a l'impression d'une criture d'un lycen avec un peu plus de maturit peut-tre, mais sans figures de style inutiles. Simplement il raconte. Et a a eu un prix nobel ... c'est vraiment de la politique ce prix. N'empche que c'est un livre trs droutant. Si tu veux, un jour, je te le passerai.
- Mais tu sais bien que ...
- Ha oui, pardon. Bah je te le lirai, ou plutt je t'en lirai des passages ... c'est long.