Oui. Plus de chômage. Tous ceux qui peuvent travailler le font. L'idéologie du travail a fait ses preuves désormais, et les études durent désormais 7 années après le bac, quelque soit la filière et l'école. 7 années où sont inculquées les valeur fondatrices du travail, le bien-être de tous. Maintenant, on dit que l'on prend du plaisir à travailler.

Formalisme. Tel est le maitre mot. Et tout le monde, pour faire bonne impression à son employeur ou ses clients (rappelons que le monde reste libéral, et que ce pays ne fait pas exception à la règle), tout le monde est en costard cravatte. Noir. C'est moins salissant, et au moins, on ne se fait pas remarquer.

Les voitures sont bannies du centre ville, ici, à la capitale. Alors les gens prennent le bus, ou vont à pieds. Ils courent, même s'il ne pleut pas. Simplement, il faut être à l'heure ... ou en avance si possible. Parce qu'on nous a dit que le travail était la santé, et qu'on devait aimer ça. Le premier mai est devenu une blague : pour ne pas déconvenir aux habitués, les magasins ouvrent le dimanche pour se rattraper. Et puis pour faire des bénéfices aussi.

Moi, je me suis laissé emporter par cette vague, mais je me souviens. Hier encore, ici, il y avait un accordéoniste qui jouait, la casquette au sol, un de ces vieux aires qui passaient à la télé il y a quelques années. Les gens commençaient déjà à ne plus prêter attention à ce pauvre homme. Pauvre ... peut-être pas tant que ça. Mais la société avait déjà commencé ses ravages, et les gens ne savaient plus écouter.

Là, au coin de cette rue, il y avait ... attendez ... c'était un marché. J'y suis allé, une fois ou deux, pour déambuler. Odeurs d'épices et d'herbes de montagnes, viande grillée, doux mélange. Les vendeurs ne criaient pas, ici, ils savaient que ce n'était pas ça qui allait faire venir les gens. Eux, ils passaient, sans prendre le temps de regarder, sans sentir l'ambiance qui regnait ... qui aurait pu regner autour d'eux. On leur propose une évasion, ils préfèrent leur montre, leur agenda, et leur portable.

Oui, le monde est devenu fade. On a oublié les violonistes dans la rue principale qui jouaient, les gens qui dansaient, insouciants du lendemain, sur cet aire de Strauss ou de tradition tzigane. On a oublié les enfants qui courraient sur la place après les pigeons. On a oublié que la simplicité pouvait être source de bonheur, tout simplement.

Alors on est là, on repose sur son portable, sa carte de crédit à la main, on achète rapidement à manger, parce qu'on doit être à l'heure au travail, et on survit.

Mais qui nous a poussé là-dedans ? En fait, personne. Les gens, la société, en fait. Et tout le monde a suivi. Plus de chômage ? Un coup de change, de hasard. Alors moi, je suis comme les autres. Enfin, j'étais.

A la différence des autres, je me suis souvenu du bonheur d'avant, ces petits bonheurs qu'on attrapait en vol, quand on prenait le temps de faire une ballade paisible. Et j'ai tout abandonné. J'ai tout mis à la banque pour mes vieux jours, quand j'en aurai marre, et je suis parti avec une flûte et un sac à dos, un baton, et une casquette. Et je me suis remis à faire ce que ceux que l'on appelait les pauvres, faisaient. Et je me suis senti libre.