Regarde l'autre s'approcher... Il paraît supérieur. Il en a vaincu des centaines, et pourtant, il reste toujours debout. Il est toujours aussi propre sur lui, son maintien est ferme, son regard porte au loin.

Il marche entre les immeubles, la rage de vaincre au coeur. Il les aura tous, ces banquiers de pacotille, il rachètera toute la ville s'il le pouvait. Son costume cravate sort comme tous les matins du pressing, il n'a pas le droit à l'erreur. Son regard déporté sur le kiosque à journaux du coin, il regarde les gros titres. Aujourd'hui, aucun ne parle de lui, ça n'a pas été un grand jour comme les autres, juste un jour où, dans l'ombre, il prépare son prochain triomphe.

Et puis voilà, il porte alors son regard triomphateur sur toi. Toi, tu es là, dans la rue, tu as ta place. Un peu comme ces vieux qui posent leur chaise sur le bord de la route quand il fait beau, dans ces villages du Sud. Sauf qu'ici, c'est la ville. Et à la place des vieux, il y a plein de gens comme toi, le sac à la main, et la chaise dans l'autre, à arpenter les grandes rues, celles où les commerciaux vont et viennent. Ils sont ton commerce, ta survie.

Celui-là, donc, a décidé de te choisir. Alors, tu t'approches de lui, lentement, le regard au sol. Tu poses ta chaise sur le bord de la route, pour ne pas gêner les gens. Il s'assoit, et c'est ton tour de gagner ta croûte. Lui, a été manger dans le restaurant le plus huppé du centre ville. Ton maigre sandwich Mac Do suffira à peine à tenir jusqu'au lendemain. Mais c'est tout ce que tu peux t'offrir. Non que tu économises. Ou alors, si. Pour toi aussi pouvoir porter un jour des chaussettes. Ho, pas des comme lui, non, juste des chaussettes qui lui permettraient d'avoir moins mal aux pieds. Ces chaussures sont toujours restées raides avec les années.

Tu poses ton sac par terre, tu en sors un morceau de bois, pas trop grand, 30 centimètres de haut, c'est bien suffisant. Pas trop pour ne pas l'importuner, et juste assez pour que tu puisses officier. Alors, tu t'assieds sur ton socle de bois, tu le regardes. on pourrait croire à une relation entre un chien battu et son maître, cruel, dominateur. Il pose sa chaussure sur ton genou. D'autres ont inventé des systèmes perfectionnés qui permettent à chacun d'être assis confortablement et qui empêchent le contact entre les deux êtres, mais il faut en avoir les moyens. Et toi, tu ne veux pas rester comme ça toute ta vie, tu as des aspirations plus élevées, du haut de tes 13 ans.

Ta brosse va, et vient, rapidement. L'homme n'a pas tout son temps, il est pressé de gagner ses chers Lincoln tout vrai. Ou bien il doit aller voir sa maîtresse. Et toi tu as tout juste quelques minutes à lui consacrer pour lui faire les chaussures. Tu es cireur de chaussures de rue depuis déjà 2 ans, et depuis 2 ans, cet homme passe devant toi tous les jours. Régulièrement, il fait appel à tes services. Pour 1 ou deux malheureux dollars, tout dépend de sa réussite du jour, sa générosité se fera plus ou moins sentir.

Tu pratiques l'un de ces métiers que j'estime les plus dégradants qui existent, sans tomber dans la vulgarité ou l'ignominie des prostituées et des chiffonniers. Parce qu'aux yeux de tous, sans exception, tu exerces ton métier, l'attitude des gens à ton égard est des plus dégradante, on te méprise pour ce que tu es, on t'exploite sous le regard des autres, tu ne peux pas protester, tu as besoin de ça pour vivre. Et même quand tu officies, le regard inquisiteur de l'homme au dessus de toi est accusateur. Regarde, moi, du haut de ta petite chaise misérable, j'ai réussi ma vie, là où toi, tu n'as réussi qu'à me cirer les chaussures pour quelques misérables pièces qui ne représentent rien pour moi. Tu l'entends prononcer cette phrase. Et toi, tu le regardes, il t'est tellement supérieur que tu n'es pour lui qu'une fourmi. Ta tête est à peine au niveau de sa chaussure, tout un symbole.

Toute cette richesse citadine t'écoeure, mais tu sais que tu as besoin d'elle pour survivre.