Ces Métiers Insupportables I
Par kim le lundi, avril 17 2006, 19:53 - Bural, Bureaux - Lien permanent
Il est de ces métiers qu'on ne peut pas considérer comme étant humains. En voici un.
Regarde l'autre s'approcher... Il paraît supérieur. Il en a vaincu des centaines, et pourtant, il reste toujours debout. Il est toujours aussi propre sur lui, son maintien est ferme, son regard porte au loin.
Il marche entre les immeubles, la rage de vaincre au coeur. Il les aura tous, ces banquiers de pacotille, il rachètera toute la ville s'il le pouvait. Son costume cravate sort comme tous les matins du pressing, il n'a pas le droit à l'erreur. Son regard déporté sur le kiosque à journaux du coin, il regarde les gros titres. Aujourd'hui, aucun ne parle de lui, ça n'a pas été un grand jour comme les autres, juste un jour où, dans l'ombre, il prépare son prochain triomphe.
Et puis voilà, il porte alors son regard triomphateur sur toi. Toi, tu es là, dans la rue, tu as ta place. Un peu comme ces vieux qui posent leur chaise sur le bord de la route quand il fait beau, dans ces villages du Sud. Sauf qu'ici, c'est la ville. Et à la place des vieux, il y a plein de gens comme toi, le sac à la main, et la chaise dans l'autre, à arpenter les grandes rues, celles où les commerciaux vont et viennent. Ils sont ton commerce, ta survie.
Celui-là, donc, a décidé de te choisir. Alors, tu t'approches de lui, lentement, le regard au sol. Tu poses ta chaise sur le bord de la route, pour ne pas gêner les gens. Il s'assoit, et c'est ton tour de gagner ta croûte. Lui, a été manger dans le restaurant le plus huppé du centre ville. Ton maigre sandwich Mac Do suffira à peine à tenir jusqu'au lendemain. Mais c'est tout ce que tu peux t'offrir. Non que tu économises. Ou alors, si. Pour toi aussi pouvoir porter un jour des chaussettes. Ho, pas des comme lui, non, juste des chaussettes qui lui permettraient d'avoir moins mal aux pieds. Ces chaussures sont toujours restées raides avec les années.
Tu poses ton sac par terre, tu en sors un morceau de bois, pas trop grand, 30 centimètres de haut, c'est bien suffisant. Pas trop pour ne pas l'importuner, et juste assez pour que tu puisses officier. Alors, tu t'assieds sur ton socle de bois, tu le regardes. on pourrait croire à une relation entre un chien battu et son maître, cruel, dominateur. Il pose sa chaussure sur ton genou. D'autres ont inventé des systèmes perfectionnés qui permettent à chacun d'être assis confortablement et qui empêchent le contact entre les deux êtres, mais il faut en avoir les moyens. Et toi, tu ne veux pas rester comme ça toute ta vie, tu as des aspirations plus élevées, du haut de tes 13 ans.
Ta brosse va, et vient, rapidement. L'homme n'a pas tout son temps, il est pressé de gagner ses chers Lincoln tout vrai. Ou bien il doit aller voir sa maîtresse. Et toi tu as tout juste quelques minutes à lui consacrer pour lui faire les chaussures. Tu es cireur de chaussures de rue depuis déjà 2 ans, et depuis 2 ans, cet homme passe devant toi tous les jours. Régulièrement, il fait appel à tes services. Pour 1 ou deux malheureux dollars, tout dépend de sa réussite du jour, sa générosité se fera plus ou moins sentir.
Tu pratiques l'un de ces métiers que j'estime les plus dégradants qui existent, sans tomber dans la vulgarité ou l'ignominie des prostituées et des chiffonniers. Parce qu'aux yeux de tous, sans exception, tu exerces ton métier, l'attitude des gens à ton égard est des plus dégradante, on te méprise pour ce que tu es, on t'exploite sous le regard des autres, tu ne peux pas protester, tu as besoin de ça pour vivre. Et même quand tu officies, le regard inquisiteur de l'homme au dessus de toi est accusateur. Regarde, moi, du haut de ta petite chaise misérable, j'ai réussi ma vie, là où toi, tu n'as réussi qu'à me cirer les chaussures pour quelques misérables pièces qui ne représentent rien pour moi. Tu l'entends prononcer cette phrase. Et toi, tu le regardes, il t'est tellement supérieur que tu n'es pour lui qu'une fourmi. Ta tête est à peine au niveau de sa chaussure, tout un symbole.
Toute cette richesse citadine t'écoeure, mais tu sais que tu as besoin d'elle pour survivre.
Commentaires
En Irlande (et il me semble aux USA aussi), dans les aéroports, y'a des sieges en cuirs ou on s'assoit pour se faire cirer des chaussures. Le regard qu'on porte sur un adulte de 25 ans en uniforme n'est pas le meme qu'on porte sur un enfant de 13 ans sale et mal habillé. Selon les pays, on est pas égaux devait le métier de cireur de chaussures...
Les apôtres lavaient les pieds des fidèles, et cela n'avait pour eux rien de dégradant. Comme pas mal de choses ici-bas, c'est question de point de vue...
Tout métier est dégradant dans le sens où tu vends ton existence (ton temps) à un autre : le programmeur cire les pompes de son manager, le commercial cire les pompes de ses clients, le patron cire les pompes de ses actionnaires, le cireur de chaussure cire les pompes des gens qui le lui demandent...
Le travail n'est dégradant que pour un esprit tordu (ou exagérément anarchiste). Comme dans beaucoup de situations, on choisit son point de vue. Si on a envie de dénigrer l'organisation de notre société, on compare le travail à de l'esclavage.
Et je pense que c'est cette notion d'esclavage qui rend le métier de cireur de chaussure, tel que décrit par kim, si inhumain. Esclavage représenté par le regard du client sur le cireur, par l'insuffisance du salaire du cireur, et l'impossibilité pour le cireur de se construire un avenir meilleur. Par opposition à d'autres boulots ou l'on recoit de la reconnaissance et suffisement d'argent pour se payer des vacances au Club Med.
C'est chyro qui aura saisi le mieux ma pensée. Le métier de cireur n'est pas plus dégradant qu'un autre (quoique), c'est ce regard esclavagiste qu'on porte sur le petit cireur de pompe qui me dérange. Et Dieu sait que je l'ai vu, en Espagne, ce regard. Une personne sur deux qui se faisait cirer les pompes avait un regard méprisant au possible.
Il a de plus cette particularité que le petit cireur, il est déjà petit, mais il se rabaisse encore plus par rapport à son client. Il est plus bas que ses chaussures. Toute une symbolique.
D'accord pour le symbolisme, il y a une différence entre humilité choisie et contrainte. Pour le reste nos opinions diffèrent et c'est tant mieux, car c'est cela qui fait la richesse des relations inter-personnelles.
ben oui voila moi je suis cireur de pompes, mais j'ai le merite de cirer en toute honnêter et d'y prendre un veritable plaisir. Je crois que tout depend de la personnalité et puis les femmes aiment avoir un homme a leurs pieds et de plus ce faire masser le pied même si le cuir amorti legerement la sensation. Si on ce plonge dedans de façon conceptuelle et performant alors houpla va que je te cire. TCHIAO;