Je sors de ce petit patelin par la "grande route" qui traverse le village. En fait, une simple nationale. Je m'éloigne de plus en plus de mon pays. Et finalement, c'est tant mieux.
Une voiture s'arrête : "Vous voulez que je vous emmène quelque part ?
- Pourquoi pas ... et puis on pourra faire la conversation.
- Vous allez où ?
- Partout et nulle part. Je voyage, je découvre.
- Allez monte !"
Je grimpe sur la place du mort. Triste nom pour un simple siège de voiture d'ailleurs.
"Ça fait longtemps que vous voyagez comme ça ?
- Hola non, quelques jours seulement, je viens de partir de chez moi, j'en avais marre de ma vie, de la vie de mes ... "amis".
- Vous venez de la frontière ? votre accent vous trahi.
- Oui et non. En fait je viens de l'autre côté.
- Ha ... Et c'est comment là-bas ? Je me souviens quand j'étais petit j'étais allé en vacances là-bas. Mais il parait que ça a changé depuis."

Je le regarde étonné. Apparemment il ne sait pas vraiment comment c'est maintenant. Tant mieux. Parfois, il vaut mieux ne pas savoir.
"Ho, ça a changé oui. C'est pour ça que je suis parti ... C'est sympa ces routes de campagne, mais alors qu'est-ce que ça zigzague !
- Bah, ça a toujours été comme ça ici. Et encore, c'est pas les montagnes hein. Mais c'est plus agréable que les autoroutes.
- Chez nous maintenant, il ont détruit toutes les routes comme ça. C'était pas assez rapide et trop dangereux, qu'ils disaient. Ça leur a pris vingt ans d'effort, mais maintenant, tout est droit. Les rues des villes forment des quadrillages parfait. On n'y comprend plus rien. Et les routes ont perdu leur charme. Avant, y'avait des platanes le long des routes, parfois, on longeait un canal, c'était touristique, romantique, agréable. Et puis du jour au lendemain, ils ont décidé de tout couper, pour élargir les voies. Et ils n'ont rien replanté naturellement.
- Je comprend."

Il branche la radio. Ça faisait bien longtemps que je n'avais entendu ces vieux tubes des années 70 ou quelque chose comme ça.
"Je peux mettre plus fort ? J'aime beaucoup celle-là, et je ne l'ai pas entendu depuis des années.
- Bien sûr."

Quelques dizaines de kilomètres plus loin.
"Tu sais, je ne comprend pas pourquoi tu as bien pu pouvoir vouloir quitter ton pays, alors que tout s'y passe bien. Je veux dire, tu devais bien avoir un métier avant. Une famille, des amis !
- Je pense qu'il faut y avoir vécu pour le comprendre. Et je pense que j'y ai été trop longtemps. Tu vois, je me sentais prisonnier. De mon travail, de ce mode de vie conformiste. Je ne pouvais plus me promener. Toujours uelque chose à faire. Du travail essentiellement. Et puis, je ne prenais plus le temps de m'arrêter. Tu sais quoi ? Depuis quelques années, ça marche si fort qu'ils ont enlevé les parcs verts des villes pour les remplacer par des bureaux. Parce que ça "distrayait les employés et prenait de la place pour rien".
- On est bien ici finalement.
- C'est pour ça que je suis parti. Ma famille comprendra peut-être un jour. En tout cas, moi, je commence à comprendre qu'on est bien mieux ici. J'espère bien voyager loin ... En réalité, je vagabonde, je cherche une réponse.
- Je te souhaite de trouver ce que tu cherches tiens." Il allume une cigarette.
"Tu vois, y'a rien de mieux qu'une personne qui accomplit son destin de façon honorable."

Oui, je ne sais pas ce qui m'attend, mais en tout cas, ce ne pourra pas être pire qu'avant. Cet homme a bien raison.