Me revoilà donc sur la route et, contrairement aux habitudes, c'est pour retourner en arrière. En fait, toute mon enfance a été "protégée" par ce moule que l'on m'avait construit pour que je puisse grandir en paix, sans se soucier de la politique étrangère. En fait, comme tout les gens de ma génération.

J'en arrivais à me demander comment des événements auraient pu être occultés s'ils avaient eu lieu dans le contexte actuel de censure journalistique qu'exerce mon pays oppresseur afin de préserver son image auprès des populations. Peut-être un front de libération ou de résistance serait-il né.

Toujours est-il que me revoilà dans ce cher village, où notre vieil homme, gardien d'une mémoire déjà oubliée, m'attendait plus ou moins, en passant ses journées à discuter avec ses morts. Sans doute qu'il a raison, au fond, contrairement à ce qu'on dit de lui, il serait fou, il ne devrait plus être là, vivre dans le passé, quelle folie.
Mais voilà, il se moque de tout cela, et se renferme dans sa petite bulle.

"Je mourrai avec eux, juste un peu plus tard, c'est vrai, mais est-ce ma faute à moi, si par décence on ne tue jamais le croc-mort, pour qu'il puisse faire son office.
J'ai enterré tous mes camarades de classe, mes plus grands amis, ici-même. Et bientôt plus personne ne sera là pour les surveiller, leur faire la conversation. Je suis le dernier du village, on ne vient me voir qu'une fois par mois m'apporter de quoi subvenir à mes besoins, j'espère que quand on me découvrira ici, allongé et inerte, on me mette avec eux."

Il pouvait continuer des heures comme cela. D'ailleurs, c'est un peu ce qu'il a fait, mais il a dévié assez vite le sujet, pour ne plus parler de lui, sinon du village, de la guerre qui a eu lieu :

"Tu ne devais même pas être né quand c'est arrivé. Moi, j'étais un jeune homme de vingt ans en apprentissage dans les pompes funèbres. Et quand c'était la guerre, les milices et armées recrutaient à tour de bras des jeunots comme moi. Sauf que mon métier étant indispensable, ils ne m'ont pas recruté de force, à la place ils ont pris le reste du personnel, plus âgé mais plus apte à mettre la rose au fusil sur le champ de bataille.
A cette époque-là, il fallait s'engager ou pourrir. Et moi j'ai préféré m'abstenir. Mais au fond je savais bien que derrière tout ça, il y avait quelque chose qui se tramait. Un peu comme quand on marche dans une fourmilière ou qu'on tape dans un nid d'abeille, toute la ruche s'affaire pour survivre.
A la différence du comportement animal, tu sais, l'homme n'a pas besoin de corps étrangers pour se taper dessus ou se sentir menacé. C'est dramatique mais c'est comme ça, là, c'était un type qui parlait bien, il a emmené avec lui pleins de jeunes pour revendiquer leurs soit-disant droits, et se sont mis à se défendre contre l'oppression du régime quand on leur a dit qu'il n'était pas plus prioritaire que les autres. Tout vient d'un cas particulier que les hommes prennent un malin plaisir à généraliser. Et les gens suivent, parce qu'ils croient ce qu'on leur dit, tu vois, il suffit de peu pour déclencher une guerre civile, même toi tu pourrais y arriver. Tu pars d'une idée, tu enveloppes, trouves des gens assez déprimés pour t'écouter, ceux-ci feront alors le travail à ta place, c'est comme une secte, mais l'objectif n'est pas le même. La secte va rester confinée dans sa bêtise, le mouvement de masse lui se répand de manière incontrôlable, parce que les gens ne réfléchissent pas et tombent dans les pièges les plus grossiers, ils amplifient et s'énervent.

J'ai toujours regretté que mes amis aient été à la guerre, comme les autres hommes de notre âge, je ne peux pas les blâmer, au fond ils ont fait ce que j'aurai pu faire de mon côté sans hésiter, simplement, à cause d'une personne, des milliers de personnes sont mortes. C'est aussi ça qui fait que ce village n'a jamais été reconstruit. Pour montrer combien la lutte fratricide est mauvaise pour la santé d'une population. Parce que les gens veulent se mêler de ce qui ne les regardent pas, et que d'autres se défendent de laisser les premiers s'introduire dans leur territoire.

L'homme est une fourmi, mais avec une volonté de nuire et d'entraîner les autres dans sa chute."

Et on a continuer à discuter, lui pendant des heures, moi quelques minutes pour relancer la conversation qu'il se faisait à lui-même, on sentait qu'il avait besoin de parler à quelqu'un, pour que ses pensées perdurent quelque part et ne disparaissent pas dans sa tombe, avec le village.

Un jour, c'est vrai, ce vieil homme sera à la place de ses clients, il prendra enfin son repos. Plus tard, des bulldozers viendront peut-être construire une autoroute qui passera au beau milieu du village, sur l'ancienne place de l'église, défigurant ce paysage morbide. Un panneau indiquera "ici, la guerre civile avait emporté un village, la modernité y a enfin repris ses droits".

Moi, je ne veux pas de cette modernité. Je veux que les beaux paysages restent tels qu'ils le sont aujourd'hui, je veux que ce village garde toute son âme, même morte elle peut encore suggérer bien des idées.
Merci vieil homme, et si je croyais en Dieu, je lui demanderai de te donner le repos que tu mérites.