Mon nom est John Mc Cabe. J'habite en Californie, dans un bled pas loin de San Francisco. J'ai vingt ans, et je fais partie de la "génération flemme," ces jeunes qui passent leur journée devant leur ordinateur à chatter avec leurs potes tout en regardant des vidéos sur Youtube et en jouant au dernier jeu vidéo à la mode.

Tiens, parlons un peu de jeu vidéo. En ce moment, le jeu qui fait fureur s'appelle "Iraqi Missile." C'est un concept assez simple : sur l'écran, s'affiche un paysage désertique. Je peux tourner la caméra avec les boutons gauche et droite, haut et bas, et ainsi voir autour de moi à 360 degrés. Quand j'ai repéré mon objectif, véhicule blindé, terroriste, hélicoptère... J'appuie sur entrée, et déclenche le lancement du missile.

Alors tout accélère brutalement -- je ne contrôle pas la vitesse, mais les flèches du clavier me permettent de corriger la trajectoire du missile tandis que l'objectif grossit à vue d'oeil. Le plus délicat est la seconde où le missile est presque sur son point d'impact : il vibre tellement qu'un rien me fait louper l'objectif et mon missile explose généralement dans le sable ou sur une maison, et c'est "Game Over." C'est un peu frustrant, mais le réalisme du jeu est suffisant pour m'y faire retourner régulièrement.

Cet hiver, mes parents ont décidé d'aller passer les fêtes à Dubaï. Mon père a eu une belle prime de fin d'année au travail et nous offre l'avion. C'est, me semble-t-il, mon premier voyage en avion. Nous sommes à l'aéroport de San Francisco International, et je suis tout excité. Quelles belles machines ! Mes parents m'ont averti qu'il n'y aurait probablement pas internet dans l'avion, mais moi, je suis allé surfer sur le site internet de Qatar Airlines, et j'ai noté la nouveauté pour le réveillon : tous les Boeing 747 disposeront d'un accès internet par satellite.

Je tapote la sacoche contenant mon ordinateur portable et imagine déjà la tête de mes copains quand je leur enverrai des messages instantanés à 10 kilomètres d'altitude, au dessus du désert. Pourvu que nous embarquions dans un Boeing...

Nous passons la sécurité et approchons de la porte d'embarquement. Je reconnais la forme bombée du cockpit surélevé de l'appareil, le logo de Qatar Airlines. Un 747 ! Super ! Nous montons dans l'avion, je suis aux anges. L'appareil s'arrache au tarmac dans un bruit lourd et dès que le signal de ceinture s'éteint, je me lève pour attrapper mon ordinateur portable.

Surfer sur internet à 10 000 mètres d'altitude ne diffère pas vraiment de l'expérience au niveau du sol. Entre deux chats, je regarde par la fenêtre défiler le Pacifique. Je pique un petit somme, et me réveille alors que nous survolons les contreforts Ouest de l'Himalaya.

Mes amis sont partis se coucher et il n'y a plus personne de ma connaissance sur le réseau. Je surfe un temps au hasard, regarde par le hublot -- le désert a succédé aux montagnes. On doit approcher de Dubaï... Le paysage monotone, entrecoupé de temps en temps de petits villages, m'ennuie. Je décide de jouer sur le net, et lance une fois de plus Iraqi Missile.

Cette fois-ci, sur mon écran, c'est assez monotone aussi. Pas de tank, pas d'hélicoptère ; et les maisons du petit village près des collines semblent immobiles. La carcasse du blindé que j'avais abattu à la session précédente est toujours là, immobile. Je tourne et retourne la caméra avec les flèches de mon clavier, finis par la pointer vers le ciel. Dans le lointain, je note la trace des réacteurs d'un avion de ligne, et finis par l'apercevoir, simple pixel au milieu du ciel bleu. Tiens, je me demande si les programmeurs ont prévu cette possibilité... ?

Je presse entrée, et le missile s'élance vers le ciel. J'avais mal visé et il s'éloigne rapidement de la trace, mais je le recentre de quelques pressions adroites sur le clavier. Le missile va à une bonne vitesse, mais cette fois-ci le jeu dure plus longtemps que d'habitude : l'objectif est lointain. L'avion grossit peu à peu dans mon viseur, prend d'abord deux pixels, puis quatre, puis huit.

Les vibrations du missile rendent ma tâche ardûe. Et puis mon avion vibre aussi et m'empêche de jouer correctement, je le sens faire un large virage sur un flanc, puis un autre. Les passagers murmurent autour de moi, mais je reste concentré sur mon jeu. Je suis tout proche de mon objectif à présent, je vois l'appareil qui essaie d'échapper à mon attaque, qui tourne, c'est très bien programmé, mais il est trop tard, je le tiens, il ne peut plus m'échapper, énorme sur mon écran, je suis si près que je peux presque apercevoir sur sa queue, le logo, Qatar Airl...