Je ne raconte pas assez souvent, je crois, ma vie. Les petites anecdotes de la vie quotidienne qui, il fut un temps, étaient mon fort, se sont progressivement taries, un peu comme si ma vie quotidienne s'était vidée de tout intérêt (j'y reviendrai). C'est pour lutter contre cette absence d'intérêt que je me suis mis à chercher de nouvelles activités, et que je suis tombé dans le domaine de l'animation.

De manière ponctuelle, je donne un coup de main à des amis pour faire des animations scientifiques avec des enfants. Notre concept est non pas d'enseigner la science, mais de faire en sorte que les enfants s'approprient la démarche scientifique. Nous ne leur apportons pas de réponses, mais des questions et les moyens de trouver eux-mêmes des réponses à leurs questions.

Voici à présent le quartier de la Bajatière. C'est un quartier de banlieue défavorisé, comme il y en a beaucoup à Grenoble. Je prends celui-ci car c'est dans celui-ci que les faits se sont déroulés, mais cela aurait pu arriver dans n'importe quel autre quartier de banlieue défavorisé. Un quartier de banlieue défavorisé c'est avant tout un ensemble de grandes barres plus ou moins moches dans lesquelles vivent des gens dont la principale caractéristique est de devoir trimer longtemps et dur pour ramener un salaire de misère à la maison. Les parents triment dur et ne s'en sortent pas et les gamins, quand les vacances scolaires sont venues, n'ont d'autre choix que de passer leurs journées dans le quartier, à glander. Rares sont ceux qui ont vu la mer...

Sur la place centrale du quartier, encerclée par quatre tours, les gamins jouent au foot ou au basket. Des groupes de jeunes adultes, assis sur les murets, attendent que le temps passe en discutant de choses qui nous échappent. Il n'y a pas de tension palpable tant que tout le monde reste à sa place et que le milieu n'est pas perturbé.

Quant à notre petite association d'animateurs, elle tient ses locaux dans ce même quartier, juste à côté de ses mêmes tours. Les enfants du quartier nous connaissent, en tout cas je le crois au moment où nous partons sur la place, notre matériel d'animation sous le bras. Il ne m'était évidemment pas venu à l'esprit que nous allions devenir le catalyseur de la frustration des gamins.

Car voilà la troisième caractéristique du quartier de banlieue défavorisé, au delà des parents qui triment, et des gamins qui glandent : l'absence totale ou presque de tissu associatif, d'activités proposées aux jeunes. Pendant les vacances, dans le quartier, eh bien il ne se passe rien. Pas de MJC pour organiser des activités, pas d'éducateurs de rue pour aller vers les jeunes et les sortir de leur isolement... Alors, quand nous arrivons avec notre matériel bizarre et nos gros sabots, nous attirons l'attention non seulement de notre public (les enfants de 6-10 ans) mais aussi les plus grands, les préados, qui jouent les caïds.

C'est là le drame : nos animations, conçues pour les petits, n'intéressent pas les grands. Et tandis qu'un de nos groupes réussit à démarrer quelque chose avec les petits, l'autre groupe se prend la frustration des plus grands en pleine figure. Normal, quelque part : ils se sentent lésés... Nous tentons de nous adapter, mais à leur charge il faut dire qu'ils rentrent immédiatement dans une démarche de confrontation. Comment animer un groupe qui ne semble là que pour essayer de nous piquer du matos et nous envoyer leur ballon de foot dans la figure ?

Des animateurs plus expérimentés volent à notre rescousse, merci à eux. Face à ce public, je me sens totalement désemparé -- même si j'ai vécu quelques années en banlieue moi-même, j'ai toujours été à la place du gamin bizarre et réservé qui joue dans son coin et qui se fait agresser par le groupe que dans celle du gamin jovial à l'aise dans les relations de confrontation. En gros, dès le moment où ils commencent à nous chauffer, je deviens un poids mort pour le reste de l'équipe d'animateurs. Etant le seul garçon de l'équipe, qui plus est, c'est moi qui attire l'essentiel des gamins, qui se sentent plus à l'aise avec un animateur "mâle" que "femelle."

Me voilà donc obligé de me sacrifier pour le groupe... Sensation familière. Je m'éloigne, et en m'éloignant, les préados trouvent moins prise à s'exciter, et ils se calment aussi. L'animation passe, au bout d'une heure nous plions bagage, et nous rentrons. Les gamins, excités par notre passage, viendront balancer des cailloux sur notre local par intermittence jusqu'au soir.

La morale de cette histoire, s'il y en a une, c'est que je trouve tout ça très triste. Des gamins désoeuvrés qui n'ont pour horizon que les tours de leur quartier et pour qui l'avenir est une longue série de journées mornes ; et qui s'enferment là-dedans en empêchant des tierces parties de leur proposer des activités. Des gamins aussi qui ont perdu l'imagination et la capacité de s'inventer des jeux du delà des rapports de force, qui se laissent mener par un petit "caïd" sans doute encore plus mal dans sa peau que les autres. Des gamins, en bref, sans espoir...