Ce matin là, justement, notre homme se préparait tranquillement une tartine de beurre quand tout à coup elle lui échappe des mains et tomba par terre, côté beurre évidemment ! En grommelant, il ramasse sa tartine et commence à la frotter. Et voilà't'y pas que la tartine se met à fumer et que, « pschouit ! » Un génie en sort.

  • Sois remercié, vieil homme ! dit le génie, tu m'as libéré de cette tartine où j'étais emprisonné depuis la nuit des temps. Je suis l'âme de Murphy, et je vois que tu as eu beaucoup affaire à moi dans le passé...
  • Ah bon, répond l'homme un peu effrayé, nous ne nous sommes jamais rencontrés pourtant...
  • Si si ! A chaque fois que tu casses un vase ou que tu égares ton portefeuille, c'est moi à l'oeuvre ! Dit le génie. Mais comme tu as fini par me libérer, je veux te récompenser.
  • Aha ! Dit l'homme qui avait tôt fait de calculer ce que pouvait lui rapporter cette rencontre, tu vas m'offrir trois voeux ?
  • Mieux que ça, répond le génie tout sourire. Je vais t'offrir la Clef du Paradis de Murphy, où tous tes désirs seront réalisés. Avec cette Clef, tu pourras passer du monde ordinaire au Paradis de Murphy, et inversement, en prononçant la formule suivante : « Zut crotte flûte, turlut-tût-tût, j'ai encore perdu un truc ! »
  • Génial ! Donne !
  • Mais attention, il y a une condition : une fois dans le Paradis de Murphy, tu ne dois ouvrir aucune porte ! Sinon, malheur à toi !

Et le génie donne la Clef à notre homme, avant de disparaître dans un nuage de fumée. L'homme soupèse la lourde clef (elle était de platine) entre ses mains, puis tout content prononce la formule :

  • Zut crotte flûte, turlut-tût-tût, j'ai encore perdu un truc !

Et devant ses yeux ébahis, dans un des murs de sa cuisine s'ouvre un passage qui semble mener à un jardin verdoyant... Tout émerveillé, l'homme s'avance et prend le passage. Et soudain, il se retrouve au milieu d'un immense jardin à l'anglaise, à l'herbe délicatement coupée et aux bosquets taillés en forme de jeunes filles en fleur. Extraordinaire, pense l'homme, voilà bien le jardin de tous mes désirs !

Au fond du jardin, il y a une maison de pierre épaisse, au toit d'ardoise verdie par les mousses, une très vieille et très belle maison. Il s'approche. Incroyable, pense l'homme, voilà bien la maison dont j'ai rêvé toute ma vie !

De la maison s'échappe un délicat fumet. Son estomac gargouille : avec toutes ces histoires de génies, il n'avait pas pu manger sa tartine du matin. L'homme parvient à la maison. La porte ést ouverte, alors il entre... Dans le foyer, un feu de bûches crépite joyeusement. Autour d'une vieille table, trois hommes sont attablés. Le vieil homme les reconnait : ce sont ses amis de jeunesse, ceux qu'il avait perdus de vue depuis une éternité !

  • Vous ici mes amis ? Demande l'homme, comment est-ce possible ?
  • On passait par là, et on a senti ce fumet... Et on a lu ton nom sur la porte, alors comme on ne s'était pas vus depuis longtemps, on s'est dit qu'on allait t'attendre !

Embrassades et accolades chaleureuses s'ensuivent, puis ils se rasseoient tous autour de la table. Voilà bien un moment que j'ai rêvé de vivre toute ma vie, pense l'homme !

Sur le feu, la théière siffle. Le vieil homme s'approche et s'en empare pour servir ses hôtes. Seulement voilà, sur la table, il n'y a pas de tasses. Au fond de la pièce, il avise un petit placard à vaisselle. Il s'en approche et met la main sur la poignée, quand soudain la parole du génie lui revient : « surtout, n'ouvre aucune porte ! » Il appelle l'ami le plus proche :

  • Jacques, j'ai un peu d'arthrose au bras, peux-tu venir prendre les tasses pour moi s'il te plaît ?
  • Bien sûr, répond Jacques.

Il s'approche du placard et ouvre la porte, regarde un instant, puis la referme.

  • Ce placard est vide, mon ami, dit-il en souriant.
  • Comment ? Ni tasses ni bols ?

Notre homme, croyant à une blague, prend la poignée et rouvre le placard. Et là, incroyable ! Une vaisselle d'or étincelle sous ses yeux. L'homme n'en revient pas, et son ami Jacques non plus :

  • Je t'assure, dit-il, que ce placard était vide !
  • Allons Jacques, tu as toujours été un farceur. Prenons ces tasses, et notre thé par la même occasion.

Et les amis s'attablent et boivent, dans leur vaisselle d'or, le meilleur thé que l'homme ait jamais goûté. Mais la curiosité titille notre homme, qui trépigne d'impatience. Sitôt le thé fini, et les amis partis, il décide de voir ce qu'il y a dans les autres placards. Il ouvre un placard à balais : il contient un tas de lingots d'or. Le vieil homme fait le compte : génial, plus que mes économies ! Il ouvre la grande armoire : une ligne complète de vestons et de trois-pièces assortis ! Extraordinaire, se dit notre homme, ils sont bien mieux que les miens !

Puis l'homme se souvient qu'il y avait un garage à côté de la maison. Il sort en courant, ouvre la porte du garage... Et à l'intérieur, que voit-il ? Une magnifique Ferrari rouge ! Superbe, se dit-il, le dernier modèle, dix fois mieux que la mienne !

Derrière la maison, l'homme aperçoit un lac. Un petit chemin de pierres y mène. Il le prend, le coeur battant d'excitation. Un muret entoure le port, et là encore, une porte. Il l'ouvre, et que voit-il de l'autre côté ? Un yacht, blanc et racé, magnifique bateau de plaisance ! Merveilleux, il est beaucoup plus grand que celui de mes voisins !

Notre homme, étourdi par tant de belles choses, s'asseoit un instant. A ce moment, il se souvient qu'il a sa femme qui l'attend à la maison, et qui va se faire du souci... Il faut que je lui montre tout ça ! Ni une, ni deux, il ressort la Clef de sa poche et prononce la formule magique : « Zut crotte flûte, turlut-tût-tût, j'ai encore perdu un truc ! »

Et pouf ! Le revoilà chez lui, dans sa villa de la côte d'azur. Sa femme, assise dans la cuisine, est en larmes :

  • Eh bien ma chérie, dit-il, qu'y a-t-il ?
  • C'est la vaisselle, la vaisselle d'or qui t'avait coûté une fortune... En voulant la prendre ce matin, elle m'a tout à coup échappé des mains et vlam ! Tout par terre. Cassée en mille morceaux...
  • Ce n'est pas grave, dit notre homme avec un sourire qui fait sursauter sa femme plutôt habituée à l'entendre crier, j'en ai une bien mieux maintenant !
  • Et puis dans le placard... Tes vestons... Les mites ont tout mangé ! En une nuit ! Tu n'en as plus un seul de mettable.
  • Ce n'est pas grave, répond l'homme avec son grand sourire, j'en ai justement des tout neufs !
  • Mais attends mon chéri, c'est pas tout ! Ta ferrari, que tu avais garée devant le garage... Tu avais mal serré le frein à main, et elle a glissé sur la route jusqu'à la carrière de pierres en bas de la résidence... Juste au moment où l'excavatrice passait... Il n'en reste plus rien !!!!
  • Ce n'est pas grave, mon amour, dit notre homme avec un sourire encore plus grand, j'en ai justement une nouvelle dernier cri...
  • Et puis le yacht...
  • Eh bien, qu'a-t-il le yacht ?
  • Eh bien, les voisins l'ont éperonné ce matin en sortant le leur... Oh, ils n'ont pas fait exprès ! Mais maintenant, il est par le fond.
  • Ce n'est pas grave, ma chérie, dit notre homme avec un sourire extraordinaire, j'en ai récupéré un beaucoup mieux !

Et alors sa femme, n'y tenant plus, lui lance une lettre en criant :

  • Mais avec quel argent ??? La banque vient de nous informer que la société dans laquelle on avait placé nos économies vient de faire faillite ! On est ruinés, regarde, c'est écrit noir sur blanc !!!
  • Et l'homme éclate de rire !
  • Ma chérie, ce n'est pas grave ! Je reviens d'un endroit où tous nos désirs sont réalisés, et j'y ai la maison de nos rêves, avec la ferrari, le yacht... Et nos économies en lingots d'or pur !
  • Mais qu'est-ce que tu racontes ? Tu es devenu fou ?
  • Tu vas voir, je vais te montrer. Le temps de remettre la main sur cette clef, et...

...

Si un jour, en allant sur la côte d'Azur, vous croisez un vieil homme qui beurre frénétiquement des tartines de pain, les fait tomber sur le sol puis les frotte comme un forcené à longueur de journée, vous saurez à présent qui il cherche à rappeler. Quant à la clef, Dieu seul sait où elle est ! Et mon histoire est terminée...