Sweeney Todd – Déception macabre (analyse scénaristique).
Par kaze_ le samedi, février 9 2008, 14:56 - tchitcha - Lien permanent
[edit] Comme l'a fait remarquer un gentil lecteur, il s'agit d'une analyse scénaristique plus qu'un critique... Même si pour moi les deux sont liés. Sachez donc que si vous lisez ceci, vous allez appréhender la substance du scénario de Sweeney Todd.
Attention : cet article est bourré de « spoilers » (révélation de la fin du film). Si vous ne l'avez pas vu, arrêtez-vous avant l'indication [Le mot de la fin].
Cela faisait longtemps qu'il n'y avait pas eu de critique de film sur le Blogogoud, non pas que je n'aille plus au cinéma mais tout simplement je n'avais pas vu de film que j'avais vraiment envie de critiquer. Après avoir eu l'avis de quelques potes et lu la critique dithyrambique de Télérama, je me suis décidé à aller voir Sweeney Todd, le dernier film de Tim Burton.
A prioris positifs donc. Tim Burton, j'aime bien, et généralement quand la critique de Télérama est bonne, j'aime bien. Mais bon, j'ai été un peu déçu... Il faut dire que je l'ai vu dans la foulée d'un film vraiment excellent, « No Country for Old Men » (qui fera l'objet d'un autre article ici).
L'intrigue en bref : Sweeney Todd, alias Benjamin Baker, revient du bagne où il a purgé une peine pour un crime qu'il n'a pas commis. Le juge qui l'a condamné en a profité pour voler sa femme, qui se suicida de désespoir, et sa fille qu'il séquestre et qu'il envisage d'épouser... Sweeney Todd revient à Londres dans le but de se venger. Et comment, si ce n'est en reprenant son vieux métier de barbier, et en attirant la meilleure clientèle de Londres, dont le fameux juge... ?
Les acteurs sont bien dans leurs rôles, Depp excellent en barbier obnubilé par sa vengeance, Alan Rickman très bon en juge pervers (même si on retrouve un peu trop le « professeur Rogue » par moments), Helena Boman Carter admirable en Mme Lovett, gothique amoureuse frustrée vendeuse de tourtes (sans doute la meilleure actrice du film), qui finit par participer à ses joutes sanglantes... Les décors sont intéressants, le vieux Londres de l'époque Victorienne, dépeint comme un cloaque boueux et répugnant où la grisaille est éternelle n'est pas sans rappeler certains vieux films. Cela dit, il donne parfois l'impression d'avoir été réalisé en images de synthèse. Le côté sanglant est également sympathique, ça met dans l'ambiance, même si le sang du générique « images de synthèse » n'est pas extraordinaire...
Malgré tout, je n'accroche pas. Déjà, le côté comédie musicale... Bon, je n'ai rien contre les comédies musicales. West Side Story par exemple est un chef d'oeuvre (et un de mes films favoris). Mais dans ce cas précis, je ne vois pas l'intérêt, dans un film d'épouvante, de faire chanter les personnages. Entendre les ennemis pousser la chansonnette à l'unisson a quelque chose de choquant ! Et dans ces moments, on sent que les acteurs ont du mal à faire passer l'émotion de leurs personnages. Le « chanter » reste artificiel. A voir en VO, d'ailleurs.
Le gros point négatif, selon moi, vient de l'intrigue. Dans ce film, il est difficile de s'attacher à un personnage. Ce sont certes tous des monstres, mais ce n'est pas mon propos : dans certains films d'épouvante, je pense à Frankenstein en particulier, le personnage du « monstre » est attachant. On s'attache à des personnages qui changent, ou qui ont à changer, ces personnages dont l'évolution est au coeur de l'intrigue sont appelés des protagonistes. En langage scénaristique, le protagoniste est la force du changement, l'antagoniste est la force de l'immobilité. Il n'y a aucun personnage attachant parce qu'il n'y a pas de protagoniste.
Le héros, Todd, ne change pas : du début à la fin, c'est vengeance-vengeance, pas l'ombre d'un doute ou d'une remise en cause. Ce personnage de monomaniaque, solide comme un roc tout au long de l'intrigue, est donc un antagoniste.
Le juge Rickman l'est aussi, dont le personnage est obnubilé par la charmante fille de Todd. Madame Lovett, l'amoureuse frustrée, même si à un moment donné de l'intrigue aurait la possibilité du changement (quand il s'agit de sauver le petit garçon qui l'aide à la cuisine et qui découvre le trafic de corps humains), décide finalement de rester fidèle à Todd. Cette hésitation en fait le personnage le plus intéressant du film. On découvrira à la fin qu'elle cachait également quelque chose depuis le début. D'une certaine manière, ce serait elle le plus proche d'un « protagoniste. » Mais c'est encore un personnage d'antagoniste. Etc. pour tous les personnages secondaires : plats et confinés dans un rôle/trait de caractère, ils ne semblent pas avoir de profondeur.
Cette étrange panoplie de personnages bloqués dans leurs idées fixes (tuer le juge / épouser la fille / se faire aimer du barbier / ...) est doublée de sérieuses lacunes sur le plan du scénario. Si l'idée de Todd de se faire barbier pour parvenir à se venger du juge est louable, on ne comprend pas clairement ce qui le pousse à subitement décider, après avoir échoué une première fois à tuer le juge (qu'il tenait en son pouvoir !), d'assassiner tous les étrangers qui se présentent dans son salon (ce qui est pourtant le premier point de rupture du film !). Une chansonnette nous fait comprendre la pensée de Todd que « tous les hommes méritent de mourir » certes mais dans le film, concrètement, on ne sait qu'il n'a été martyrisé que par une seule personne (le juge). Par contre, on comprend que Mme Lovett suive le personnage, par amour, dans sa folie meurtrière.
De la même manière, la ficelle qui permet à Todd d'attirer la seconde fois le juge dans sa boutique est un peu grosse (nous sommes ici au second point de rupture du film). Souvent, les personnages se servent d'information auxquelles ils n'ont théoriquement pas accès pour faire progresser l'intrigue.
[Le mot de la fin]
La fin du film elle-même est confuse. Elle démarrait pourtant bien : Todd découvre que la mendiante qu'il a assassinée était sa femme (devenue folle), et que Mme Lovett le lui avait caché par amour. De colère, il tue Mme Lovett (après une chanson), puis pleure sur sa femme... Et là, le gamin qui aidait Mme Lovett ressurgit des égoûts où il s'était caché, prend un des rasoirs de Todd et lui tranche la gorge !
Le film se coupe de deux éléments tragiques. D'abord, pourquoi le gamin tue-t-il Todd ? C'est un gosse de 10 ans, jamais un gosse de 10 ans ne ferait ça. Il avait réussi à s'enfuir, pourquoi est-il revenu ? Et si c'était pour se venger du meurtre de Mme Lovett (à laquelle il était attaché), pourquoi n'a-t-il pas agi avant que Todd ne la balance dans le four, par exemple pendant qu'ils dansaient la valse en poussant la chansonnette ?
Ensuite, je trouve dommage que Todd ne se fasse pas justice lui-même. Le suicide du héros aurait été une bien plus belle conclusion pour le film que ce dernier meurtre « bâtard. » Il y avait un second point à exploiter. Peu avant la scène, Todd qui vient de tuer le juge découvre qu'il y avait un témoin, caché dans une malle. Ce témoin, c'est sa propre fille (qui avait été finalement délivrée des griffes du juge), mais il ne la reconnaît pas, la prenant pour un jeune homme. Et pourtant, bien que totalement obnubilé par sa haine, malgré le fait qu'il élimine généralement les témoins gênants, il la laisse partir ! S'il l'avait égorgée, aux côtés de sa mère, le côté tragique aurait été encore plus exacerbé (et cela aurait pu aider Todd à se suicider, peut-être...?).
Cette possibilité de Happy End pour au moins un des personnages, concession sans doute à Hollywood, prive le film d'une force de conclusion frappante...
Il n'aurait pourtant pas été difficile de développer les points faibles de l'intrigue, de recoller les morceaux du scénario, de donner de la profondeur aux personnages – en particulier à celui de Todd, qui plutôt que monomaniaque aurait pu être très torturé, très profond. En somme, de renforcer l'intensité dramatique du film, dont le postulat de base, « le barbier vengeur tue par mégarde ceux-là même qu'il voulait venger », aurait pu donner un très grand film d'épouvante shakespearien, rejoindre le firmament noir des Nosferatu et des Frankenstein. Au lieu de ça, nous obtenons une tragi-comédie musicale un peu pitoyable, avec quelques bons moments, des scènes frappantes parfois, mais pas de force tragique...
Commentaires
Je suis toujours réticent à voir des comédies musicales qui ne "devraient" pas en être... J'accroche en général pas. Le premier exemple qui me vient à l'esprit, faute d'avoir vu Sweeney Todd, est 8 femmes.
Et sinon c'est Helena Bonham Carter, pas Boman
Moi, sans chercher à me prendre la tête, j'ai bien aimé, même si le scénario contient assurément des lacunes.
(Sinon, cette critique révèle trop d'informations à mon goût. [Attention spoiler] Le fait que les personnages ne changent pas est en soi une information sur la fin.)
Agreed, mais j'avais envie de faire un petit décortiquage scénaristique...